Elle avait mis la table pour deux, deux grandes assiettes rondes d’un noir bleuté, deux couteaux en argent, deux fourchettes en argent, deux verres à eau et deux verres à vin en cristal disposés au millimètre près sur une nappe gris perle. L’une des deux assiettes était surmontée d’une cloche, l’autre était désespérément vide. L’un des deux verres à vin était rempli d’un Bourgogne couleur grenat, l’autre n’était rempli que de promesses non tenues et d’excuses insincères. Elle venait d’allumer une bougie au milieu de la table et la légère odeur de souffre de l’allumette qui flottait encore dans l’air était peu à peu supplantée par un délicat parfum d’ambre. Dans son dos, un vinyle tournait et les enceintes disposées de part et d’autre de la pièce faisaient résonner les premières notes de Opening de Philip Glass.
Elle s’installa tranquillement à sa place, devant la cloche et prit son verre de vin. Elle était gauchère et dut donc faire passer le verre au dessus de son assiette, le pied de celui-ci heurta la cloche et pendant une seconde, le tintement du cristal contre l’argent couvrit le piano de Philip Glass. C’était beau, un sourire étira ses lèvres pendant une seconde. Elle porta le verre à son nez, le huma une première fois, les yeux mis clos, fit tourner légèrement son verre et sentit de nouveau. Il avait un nez très floral, géranium et violette peut-être, quelque chose de frais en tout cas. Elle but une première gorgée en inspirant bruyamment, après une attaque assez souple, il exprima une certaine générosité agrémentée de quelques notes de cerise et de prune avant de s’achever comme il avait commencé sur une note de violette. Exactement le genre de vin qu’elle appréciait. Elle but une deuxième gorgée et posa son verre à sa place.
Dans son dos, la tête de lecture arriva au bout du sillon de Glassworks et les enceintes se turent. Des notes de piano flottèrent encore quelques secondes dans l’air puis le silence fut quasi absolu. Elle n’entendait plus que le bruit presque oppressant de sa respiration. Elle se leva, retira le disque du plateau et le rangea dans sa pochette. Elle en plaça un autre sur le plateau, le mit en marche et déposa la tête de lecture sur le sillon. La voix chaude de Gregory Porter fit exploser le silence.
I try to run
And I grow weary
Elle ferma les yeux, commença à se balancer doucement de gauche et de droite.
Oh, I long to soar
On the wings like an eagle
But I look down
And I’m afraid
Puis, les yeux toujours fermés, elle dansa.
But you lift me higher
Out of the fire
Elle dansa comme si le monde autour d’elle avait cessé d’exister
I lost the feeling
But you give me meaning again
Elle dansa comme jamais elle n’avait dansé.
I’m singing revival
Revival song
Elle dansa comme si son corps n’était rien d’autre que le mouvement, comme si elle ne pouvait plus rien faire d’autre. Elle dansa ainsi jusqu’aux dernières notes de la chanson puis elle ouvrit lentement les yeux et le monde, son monde se rappela brusquement à elle. Elle retourna s’asseoir, initia un geste vers la cloche qui surmontait toujours son assiette puis se ravisa. Elle fouilla dans la poche de son pantalon et en sortit deux morceaux de papiers. Le premier était une note écrite de sa main qu’elle posa à droite de son assiette. Le second était un article de journal.
CRIME PASSIONNEL A SAINT-MALO
Dans la soirée du 21 Janvier, un mari jaloux aurait tué sa femme de 3 coups de couteau dans l’abdomen alors qu’elle dormait dans le lit conjugal. Il la soupçonnait d’entretenir une relation avec l’un de ses collègues de travail. Une enquête pour homicide est ouverte.
Une unique larme roula sur sa joue, elle ne prit pas la peine de l’essuyer et posa l’article à côté de la note manuscrite. Un simple entrefilet dans un journal local, apparemment c’est tout ce à quoi sa sœur avait le droit, quatre petites lignes presque à charge contre elle…
Elle vida son verre de vin d’une traite et se resservit avant d’enlever la cloche de son plat et de la déposer à sa gauche. « Romantisme à la française » proclama-t-elle avec un sourire cynique. L’assiette était élégante, au centre était disposé un rectangle de polenta de chou-fleur sur lequel reposait un petit morceau de viande laquée, le rectangle était encadré de deux traits d’une sauce couleur acajou aux extrémités desquels étaient disposées trois têtes d’asperges vertes rôties au miel. Sur la droite de l’assiette, quatre frites de patate douce accompagnaient une duxelles aux cinq champignons. Enfin, le pourtour de l’assiette était décoré de quelques points de sauce et de fleurs d’angélique et de bourrache.
Elle prit une bouchée de la duxelles, les cinq champignons s’accordaient à merveille et étaient parfaitement accompagnés par la touche d’armagnac qu’elle y avait ajoutée. Elle but une gorgée de Bourgogne ce qui finit de la convaincre de la justesse de son choix de vin. Les frites, sublimées par la force du piment d’Espelette, croustillaient divinement et les asperges s’entendaient à merveille avec l’iode subtil de la sauce wakamé-sésame-soja. La touche d’acidité que le kumquat conférait à la polenta magnifiait l’ensemble du plat.
Il lui fallait enfin goûter à la viande. Après six ans de végétarisme, elle éprouvait un léger dégoût à cette idée. Sensation d’écœurement qui était clairement renforcée par la provenance de celle-ci. Elle mangea l’intégralité de la duxelles et vida son verre d’eau d’une traite pour se donner un peu d’entrain. Elle planta sa fourchette et découpa un petit morceau qu’elle porta à sa bouche. Le goût était camouflé par celui de la sauce et contrairement à ce qu’elle appréhendait, la texture était loin d’être désagréable et lui rappelait la blanquette de son grand-père. Elle finit son assiette, se cala au fond de sa chaise et leva son verre vers le ciel avant de le vider au moment ou les enceintes se turent. Elle sut qu’il était l’heure pour elle de s’en aller. Elle se leva tranquillement, retira le disque du plateau et le rangea puis elle souffla sur la bougie avant de sortir de la pièce la bouteille de Bourgogne presque vide à la main.
Sur la table, au milieu des restes de son repas, reposait la coupure de journal et la note manuscrite :
Alors qu’elle n’avait pas bu la moindre goutte d’alcool, elle tue de sang-froid l’homme violent qui battait sa sœur et a fini par la tuer. Elle lui ôte son pénis, le cuisine et le mange alors que le corps encore chaud de l’homme qu’aucun tribunal n’a daigné condamner pourri dans la pièce d’à côté.
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Nouvelle écrite dans pour le concours de nouvelles organisé par le festival Dangereuses lectrices en 2020.
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